Frankie Manning, l'ambassadeur du lindy hop par Frankie Manning et Cynthia R. Millman
Préface par Mercedes Ellington
Ce sera probablement l’un des avant-propos les plus courts de
tous les temps pour des raisons qui apparaîtront dès que vous
aurez entrepris la lecture de ce livre (si cela n’est pas déjà fait).
Il est en effet difficile d’en interrompre la lecture car même les libellés
de chapitre piquent la curiosité.
On peut sentir toute l’énergie jaillir de chaque page. Dès qu’on
commence à se plonger dans cette manière qu’a Frankie Manning de
danser sur la piste, il n’y a aucun moyen de s’en détourner, sauf si
l’on désire s’octroyer un moment pour reprendre sa respiration avant
de s’y jeter de nouveau.
Frankie relate le voyage de sa vie d’un ton vif, avec entrain et
humour, ainsi que le discernement d’une longue carrière et celle de
l’expérience d’une vie riche en péripéties. Il fait aussi la chronique
d’une pléthore d’informations importantes tout en mettant en relief
bien des gens et événements qui ont été oubliés ou qui n’ont reçu que
peu d’attention. Le livre de Frankie est un cadeau magnifique non
seulement pour le monde de la musique et de la danse mais aussi pour
les historiens. Il est l’exemple parfait de la réalisation du vieil adage
africain : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens,
les récits de chasse glorifieront toujours les chasseurs. »
Ces pages reflètent le fait que Frankie aille droit au but lorsqu’il
danse. Il a été élevé au rang de légende après des années de quête
des meilleurs défis techniques, de peaufinement de sa discipline et la
création par inadvertance d’une des formes d’art à laquelle l’Amérique
tient le plus. Il est à noter que, comme la plupart des autres pionniers,
il n’a pas commencé avec l’objectif d’accéder au statut de légende ; c’est
un statut qui n’est ni facile, ni automatique à atteindre, contrairement
à ce que tant d’émissions de télé-réalité actuelles veulent vous faire
croire. Son idée était simplement d’utiliser son talent et son attrait
pour la danse pour créer les enchaînements les plus stupéfiants sur
une piste de danse.
Le temps que je devienne une jeune habituée de l’Apollo Theatre,
Frankie avait déjà quitté les lieux depuis longtemps. Ma grand-mère
maternelle -- c’est elle qui m’a élevée -- me déposait dans les mains
de mon père, Mercer, à l’entrée des artistes de 126th Street puis, à son
tour, il me déposait dans l’un des sièges d’orchestre du public avec
les femmes de certains des musiciens. Alors, je restais assise en extase
toute la journée et une partie de la nuit à regarder le Duke Ellington
Orchestra alterner les sets avec quelques films du moment (format
standard pour la plupart des salles de spectacle ouvertes en journée).
Je me sentais comme la gamine la plus chanceuse du monde tandis
que je me goinfrais de sacs de popcorn et d’autres gâteries interdites
tout en regardant les spectacles et que je partageais la nourriture
apportée par les épouses des musiciens.
Je découvris Frankie des années plus tard, non loin de l’Apollo,
dans un restaurant familial appelé Well’s où The Harlem Renaissance
Band, l’un des meilleurs big bands de dix-huit musiciens, jouait chaque
lundi soir. Je faisais des recherches pour un spectacle de Broadway que
l’on m’avait chargé de chorégraphier et Ernie Smith m’avait conduite
à ce haut lieu du jumpin’jive. J’ai finir par demander à Frankie d’être
consultant dans le cadre de ce spectacle (Play On !, conçu et dirigé par
Sheldon Epps avec des arrangements de la musique de Duke Ellington
par Luther Henderson, un collaborateur et arrangeur de longue date
pour le Duke Ellington Orchestra). J’ai ainsi ressenti par moi-même
une partie de l’énergie, de la créativité et de l’inspiration véhiculées
dans ce récit du swing dans l’histoire.
Chapitre après chapitre, la vie de Frankie dévoile des intrigues
secondaires entrelacées et intégrées dans leur contexte historique.
Avec une incroyable clarté, Frankie rétablit la vérité sur plusieurs
événements et rend à d’autres le juste mérite pour avoir contribué à
la création de cette danse que nous appelons swing, jitterbug ou lindy
hop. Cet aspect propre au livre est particulièrement important pour
nos jeunes dont certains sont actuellement empêtrés dans une colère
sans racines, ainsi que pour tout ceux d’entre eux qui ont besoin d’en
savoir plus sur le somptueux héritage que Frankie a contribué à créer.
Il n’y a presque aucun endroit dans ce monde qui n’ait été visité
par Frankie et que sa main n’ait touché. J’étais invitée en Suède, à
Stockholm, à l’occasion d’un hommage à mon grand-père. Il y avait
un spectacle de musique et de danse dans le grand hall où les prix
Nobel étaient décernés. Tandis que j’étais assise là, à regarder les
danseurs locaux qui exécutaient méticuleusement des enchaînements
familiers, je me suis dit : « Frankie est venu ici ! »
Par ce livre, Frankie continuera à être présent ici, là-bas et partout
dans les esprits et les coeurs (et les pieds) du monde entier.